BIOGRAPHIE

Joseph Bouchard

&

Ozélina Déry

 

 

 

 

 

 

 

 

St-Grégoire-de-Montmorency

Québec, Qc.

 


Pascal Bouchard, ing.

 

 

 


 


 

NOTE

 

Cette biographie de Joseph Bouchard et Ozélina Déry est très extensive dans sa première partie du fait que l’auteur a voulu mettre en contexte la famille dans laquelle Joseph est né en 1875. 

 

Plusieurs extraits de cette biographie concernent plus particulièrement les parents de Joseph soit Elzéar Bouchard et Louise Danielson, et feront partie, ultimement, de leur propre biographie.

 

Il était donc nécessaire de procéder de cette façon pour la bonne compréhension de la chronologie des événements.

 

 

 

CRÉDIT DES PHOTOS

 

À moins d’être notées autrement, les photos de cette biographie proviennent de Mary Bouchard, fille d’Elzéar. Cette collection est en possession d’André Bédard, petit-fils de Joseph et Ozélina.

 

Page couverture :

Photo du mariage de Joseph Bouchard et Ozélina Déry, le 9 novembre 1896.

Collection André Bédard.

 

 

L’auteur

 


 

PRÉFACE

Il y a très longtemps que les familles ne forment plus des clans dont la survie de chacun dépend de tous ses proches. De nouvelles réalités ont profondément transformé notre tissu social : mobilité accrue des personnes, nature changeante du marché du travail,  nouveaux programmes et infrastructures sociales etc. Les familles plus petites et plus éparpillées qui en résultent voient diminuer les contacts avec la parenté ainsi que les traditions orales séculaires. Les grandes réunions de familles se font rares; les grandes familles se font rares. Seuls les moins jeunes évoquent désormais les grands Noëls d’antan. Les rencontres dominicales animées sur le parvis de l’église ont disparu. Il n’est pas étonnant que le sens de la famille s’effrite, et que beaucoup d’immigrants se surprennent de rencontrer ici des gens incapables de nommer leurs cousins, leurs grands-oncles, voire leurs ancêtres directs. Les nouvelles réalités ont toutefois cela de positif que les technologies modernes facilitent à nouveau les contacts. C’est ainsi que Pascal et moi avons fait connaissance. Pascal a amassé beaucoup de précieuses informations alors qu’il en était encore temps. Tempus fugit.

Mon statut de premier-né m’a donné des liens privilégiés avec mes grands-parents, ce qui m’a nourri de nombreuses connaissances et d’anecdotes dont n’ont pas hérité les plus jeunes qui m’ont suivi. Ma contribution, somme toute modeste, aux recherches de Pascal a été très enthousiasmante et ce fut un privilège qui m’a permis de nouer ou renouer contact avec des membres de ma parenté et de découvrir beaucoup de choses fascinantes au cours de ces conversations. Puisse cet ouvrage permettre aux nouvelles générations d’en tirer profit. En premier lieu, connaître l’histoire de nos ancêtres permet de se connaître soi-même, découvrir pourquoi notre famille habite en cet endroit, et d’acquérir une certaine sagesse en tirant des leçons du passé. Deuxièmement, découvrir le vécu des gens qui nous ont précédés permet d’apprécier à leur juste valeur toutes ces commodités dont nous jouissons aujourd’hui. Il est difficile d’imaginer le contexte dans lequel vivaient Joseph et Ozélina, à une époque où plus d’un enfant sur six mourait en bas âge. On parle aussi d’une époque où les hommes, et surtout les femmes, avaient des sommes colossales de travail à abattre avec l’absence de ressources et d’aide sociale digne de ce nom, etc. Cet ouvrage nous en donne un bon aperçu. Ces dures circonstances permettent  de comprendre certains faits qui peuvent sembler surprenants a priori lorsque perçus à travers le prisme de notre société contemporaine.

Je souhaite une bonne lecture à toute la parenté et amis, en particulier à « mononc » Léonce[1], la dernière personne à avoir connu Jos Bouchard et l’un des derniers témoins de cette époque et de l’omniprésence du chemin de fer dans la vie des Bouchard. Enfin, mes sincères félicitations et remerciements à Pascal pour ce précieux legs à la postérité.

François Pichette, petit-fils d’Ernest.

 

 

PROLOGUE

Mon intérêt pour la généalogie a débuté par le remarquable travail de recherche que ma mère, Mariette Laliberté, avait effectué sur la famille Bouchard. Pendant des mois, elle avait minutieusement détaillé les biographies des descendants de mon grand-père Émile Bouchard et de ma grand-mère Délia Boivin dans un Album de Famille auquel j’avais humblement contribué en faisant des copies pour distribution dans la famille. Son œuvre lui a survécu et m’a insufflé le désir de la poursuivre.

En racontant les souvenirs de grand-mère Délia, elle faisait parfois allusion à Elzéar Bouchard et Louise Danielson et à leurs enfants. En lisant ces lignes, j’ai appris que j'avais de la parenté à Québec, à La Tuque, aux Trois-Rivières et probablement aussi dans Portneuf où ces gens avaient vécu. Malheureusement, aucun lien ne s'était maintenu avec ces familles et tous ceux qui auraient pu m’aider à les rétablir étaient maintenant décédés.

Suite à notre retraite, mon épouse et moi quittons notre Lac-St-Jean natal en 2003 pour nous établir dans la belle ville de Québec. J’étais loin de m’imaginer que ce déracinement allait constituer le début d’une grande aventure et l’accomplissement d’un rêve soit la reconstitution de l’histoire de la famille de mon arrière-grand-père Elzéar Bouchard.

Le 4 janvier 2004, je reçois un courriel de Robert Brousseau (fils de Cécile Bouchard). Il vient de consulter la section Généalogie de mon site Internet mitan.ca et y a découvert que son grand-père maternel, Joseph Bouchard, était le frère de mon grand-père Émile. L’intérêt de Robert ouvrit une cascade d’événements et de contacts qui m’ont permis, en trois ans, de renouer contact avec tous les descendants d’Elzéar Bouchard et Louise Danielson. Une des plus remarquables rencontres fut sans doute celle de son cousin Jacques Bédard (fils de Rose-Blanche Bouchard) dont le frère André possédait une boite de photos anciennes ayant appartenues à Mary, sœur de Joseph. Ce trésor incomparable nous permettait enfin de mettre des visages sur les noms de nos ancêtres.

C’est pour remercier Robert et Jacques que je leur dédicace cette biographie de leur grand-père Joseph Bouchard, la première d’une série qui va reconstituer l’histoire de la famille d’Elzéar Bouchard et Louise Danielson. Et qui de mieux que François Pichette, arrière-petit-fils de Joseph, pour en faire la préface puisqu’il représente notre relève à tous.

Pascal Bouchard, ing., petit-fils d’Émile.

 

 

 

 

 

LES PREMIÈRES ANNÉES

Fin 1875, Alexander Graham Bell fignole son tout premier téléphone mais cette invention révolutionnaire n’atteindra pas le village de Baie-St-Paul[2], dans Charlevoix au Québec, avant plusieurs années encore. Ce n’est donc pas de cette façon que le 8 décembre de la même année  Elzéar Bouchard et son épouse Louise Danielson annoncent aux parents et amis la naissance d’un nouvel enfant, un garçon.

Le baptême[3] a lieu le lendemain en l’église St-Pierre et St-Paul située sur le bord de la rivière du Gouffre. C’est le vicaire de la paroisse, Napoléon Leclerc, qui officie à la cérémonie en présence du père Elzéar, du parrain Joseph Danielson, frère de la mère, et de la marraine Marie Bouchard, sœur du père. L’enfant est baptisé Joseph Alfred mais sera connu sous le seul prénom de Joseph et de Jos pour les intimes.

 

 

 

LES PARENTS DE JOSEPH

 Elzéar Bouchard [4] a 24 ans lorsqu’il épouse Louise Danielson, 19 ans, en l’église de Baie-St-Paul le 10 janvier 1871. Il est le fils de Jacob Bouchard, cultivateur, et d’Olympe Bouchard dont le mariage avait été annulé puis réhabilité quatre mois plus tard pour consanguinité du 4ième degré. Elzéar est l’aîné d’une famille de 11 enfants. Peu après son mariage à Cédulie Boily, son frère Thomas émigrera à St-Boniface au Manitoba où ils ont passé toute leur vie. Sa sœur Joséphine a vécu aux États-unis avec son mari William Lavoie où elle est décédée à Manchester, N.-H., en 1923.

Louise Danielson[5] est la fille de Pierre Danielson dit Daniel. Dans cette famille, on est  cordonnier de père en fils. Son ancêtre, Daniel Williamson a quitté l’Écosse vers 1760 pour s’établir à Québec où il s’est fait connaître sous le nom de William Danielson. Dans la famille de Louise, on utilise indifféremment le patronyme Daniel ou Danielson et sur l’acte de baptême de Joseph, la mère est identifiée comme Louise Daniel. Celle-ci ne reniera jamais ses origines écossaises qu’elle se fera un honneur de spécifier lors des recensements. Louise est l’aînée d’une famille de 12 enfants dont huit fonderont des familles.

 

 

LES PREMIERS ENFANTS

 

Deux filles ont précédé Joseph dans cette famille. Le premier enfant du couple est  Émilie[6] née le 4 novembre 1871 à Baie-St-Paul. Elle ne vivra que 15 mois et décédera le 3 février 1873. Bizarrement, le nom à son décès est Amélia. 

Six mois après la perte de sa fille, Louise Danielson accouche d’une autre fille le 17 août 1873 qui sera baptisée le lendemain à Baie-St-Paul sous le prénom de Marie-Louise[7]. Curieusement, le père est absent lors du baptême de sa fille qui sera surtout connue sous le prénom Mary, prononcé Méré, du fait qu’elle a vécu une grande partie de sa vie active à Boston, États-unis.

Mary avait deux ans lorsque son petit frère Joseph est né en 1875. Il faudra attendre deux ans et demi avant que naisse un autre frère, Émile[8], le 21 mai 1878 et deux autres années avant que Mary n’ait enfin une sœur, Laura[9], qui voit le jour le 9 septembre 1880, toujours à Baie-St-Paul. Celle-ci se fera connaître à la fois sous les prénoms de Laura et de Clara.

 

VIVRE À BAIE-ST-PAUL EN 1880

LA TERRE

La vie à Baie-St-Paul à cette époque n’est pas facile. Les bons sols arables dans la vallée de la rivière du Gouffre ont depuis longtemps été mis en culture. Les familles sont nombreuses et, après quelques générations, il est devenu impossible de subdiviser à nouveau ces terres pour établir les enfants. Les emplacements agricoles disponibles sont donc limités. On y pratique une agriculture de subsistance répondant aux besoins des familles d'agriculteurs. Le blé est semé en grande quantité de même que l'avoine, la pomme de terre et les pois. Les familles cultivent aussi le lin pour la confection des vêtements.

LA MER

La pêche à la morue et au saumon demeure une activité saisonnière destinée à la consommation locale et familiale. La construction de goélettes et le cabotage sur le fleuve St-Laurent sont des activités marginales à Baie-St-Paul même si on y retrouve quelques familles de marins et des capitaines renommés.

LA FORÊT

Le pin rouge de Baie-Saint-Paul qui pendant longtemps a fait  le bonheur des entrepreneurs forestiers de Charlevoix est maintenant disparu. Il faut davantage se tourner vers l'arrière-pays pour trouver du bois car la forêt située sur la côte est décimée. L’immense potentiel forestier de la région du Saguenay attire maintenant de plus en plus de travailleurs de Baie-St-Paul qui partent, chaque automne, y passer les mois d’hiver à bûcher l’épinette, le sapin et le pin gris. C’est le lot de la majorité des travailleurs forestiers. À cette époque, rares étaient ceux qui pouvaient se permettre de revenir visiter leur famille pour les Fêtes. Les longs mois d’hiver étaient donc passés à besogner durement dans des conditions extrêmes du genre à forger les surhommes.

OCCUPATIONS DES BOUCHARD

Trente ans plus tôt, lors du recensement de 1852[10], Jacob, le grand-père de Joseph,  se disait «cultivateur». Il possédait une soixantaine d’arpents de terre dont 30 étaient en culture. Il produisait de l’orge, du seigle, de l’avoine et des pommes de terre. En 1851, il avait récolté 300 bottes de foin. Son cheptel comptait un bœuf, deux vaches laitières, un cheval et une couple de moutons. C’était une exploitation marginale car plusieurs de ses voisins avaient plus de 100 arpents en culture. Jacob devait donc exercer plusieurs métiers pour faire vivre sa famille.

Il n’est donc pas étonnant de constater que, sur ce même recensement de 1852, nous retrouvons tous les frères et sœurs de Jacob exilés au Saguenay où ils se sont établis comme colons quelques années auparavant avec leurs familles afin d’y trouver des conditions de vie meilleures qu’à Baie-St-Paul.

En avril 1881[11], un nouveau recensement canadien nous fait découvrir les familles de Jacob Bouchard et de ses fils Elzéar et Joseph établies côte à côte dans le village de Baie-St-Paul. Ils ont comme voisins les Danielson et les Lavoie tous apparentés aux Bouchard.  Sur ce recensement, Mary a huit ans, Joseph cinq ans, Émile trois ans et Clara est née de l’année.

Tous les paternels se disent «journaliers». Comme la majorité de ses concitoyens, Elzéar est un touche-à-tout par nécessité. Il a appris les rudiments de l’agriculture avec son père ce qui lui permet probablement de louer ses services aux cultivateurs du village pour subvenir aux besoins élémentaires de sa famille. Ceux qui ont connu Elzéar l’ont décrit comme étant une force de la nature : la pratique prolongée du métier de bûcheron aura très certainement contribué à son développement physique. Mais la vie à Baie-St-Paul n’est pas facile et, pour les gens sans métier, le travail est rare. Au début de l’année 1882, Elzéar prend une décision qui va changer la destinée des  générations subséquentes.

 

EXIL DE LA FAMILLE

Au cours de l’année 1882, Elzéar et sa petite famille quittent définitivement Baie-St-Paul en quête d’un travail plus stable et plus rémunérateur. Ils s’établissent à Ste-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, un village situé entre Québec et St-Raymond dans le comté de Portneuf. 

À l’automne, le 20 octobre, Louise Danielson met au monde à Ste-Catherine un autre enfant qui sera baptisé le lendemain sous le prénom d’Ovide[12].  Son parrain est Joseph Beaumont et sa marraine Marie Cantin, des jeunes personnes qui uniront leur destinée le 9 avril 1888 à Ste-Catherine.

La famille n’est pas seule dans son exil. Deux frères d’Elzéar ont aussi plié bagages pour les rejoindre soit Thomas, célibataire, et Charles, marié à Virginie Lavoie. Louise non plus ne s’ennuiera pas trop des siens car trois de ses sœurs et leurs époux se sont joints à eux : Évelyne mariée à Joseph Filion, Eugénie mariée à Joseph Bruneau et Joséphine, encore célibataire, mais qui s’y mariera en 1885 à Charles Berthiaume. 

Il n’y a aucun hasard dans le choix de Ste-Catherine-de-la-Jacques-Cartier comme lieu de résidence : un chantier de construction très important est à la veille de se mettre en branle dans la région de Portneuf et Elzéar, ses frères et beaux-frères, veulent être aux avant-postes lorsque les travailleurs y seront appelés.

Ce chantier, c’est la construction du chemin de fer Québec-Lac-St-Jean qui a connu son aboutissement vers la fin des années 1880. Il est donc primordial d’en relater ici les péripéties.

 

LE CHEMIN DE FER DU LAC-ST-JEAN

Dans le livre « Le Club Triton[13] » publié en 1989, les auteurs relatent en profondeur toutes les péripéties de la mise en chantier et de la construction de cette ligne de chemin de fer, «une histoire aussi tortueuse que le tracé même de cette voie ferrée» !

Vers 1850, le Saguenay-Lac-St-Jean regroupait 3 000 habitants, la plupart résidant sur les bords de la rivière Saguenay et du lac St-Jean. La construction de cette voie d'accès avait pour but de désenclaver la région et de briser l'isolement des colonisateurs venus de Charlevoix et de Québec. La voie maritime du Saguenay était le seul lien avec le monde extérieur. Mais en hiver, c'était l'isolement total ! Le chemin de fer permettrait donc de relier la ville de Québec avec l'arrière-pays dont elle deviendrait une source de débouchés et un  moteur économique très important.

En 1854, le gouvernement du Québec permettait l'incorporation de la compagnie de chemin de fer Quebec & Lake St-John Railway (QLSJR). Mais trouver du financement pour ce projet s'avéra extrêmement difficile et ce n'est qu'à coups de petites subventions gouvernementales que le chemin de fer relia la ville de Québec à St-Raymond-de-Portneuf en 1880.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après un hiatus de trois ans, la construction reprit en 1883 sous la conduite experte et vigoureuse d’Horace Jansen Beemer, qui donnera son nom au fameux hôtel Beemer de Roberval. En 1885, Rivière-à-Pierre était dépassée et le rail prenait fermement la direction du Lac-St-Jean.   En 1886, on atteignait le Lac Édouard. La compagnie de chemin de fer QLSJR décida alors qu'il était temps de fêter l'évènement.

Citons un autre passage du livre « Le Club Triton »[14] relatant ces festivités :

« Si les conditions étaient affreuses pour les ouvriers, celles des entrepreneurs, ingénieurs et arpenteurs n'étaient en rien comparables. Ces derniers profitaient de bonnes maisons spacieuses. Citons comme exemple le « log-house » Windsor, à la station Beaudet, un magnifique site le long de la belle rivière Batiscan, à 86 milles de Québec. Le Windsor tenait lieu de quartier général de la compagnie. À l'automne de 1886, un bal y fut donné. Gentlemen et dames de la ville de Québec, 200 convives en tout y vinrent dans un convoi spécial. En plein cœur des Laurentides, dans ce paysage sauvage, les convives dégustèrent des mets exquis et écoutèrent confortablement de pompeux discours. Des travailleurs de tous rangs vinrent réveillonner à leur tour, une fois que l'aristocratie s'eût régalée à son goût.

Pendant que tous regagnaient la ville, un autre train, en sens inverse cette fois, amenait des travailleurs à leur chantier qui allaient retrouver leurs pénibles conditions quotidiennes. »

L'année suivante, en 1887, on arrivait à Lac-Bouchette, et, finalement, en 1888, le chemin de fer atteignit Chambord, sur la rive du Lac St-Jean. L'isolement de la région prenait fin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ELZÉAR à beaudet

Revenons en 1883. Le chantier de construction du chemin de fer se remet en marche provoquant un afflux de travailleurs dans la région de Portneuf. En établissant sa famille à Ste-Catherine-de-la-Jacques-Cartier l’année précédente, Elzéar Bouchard s’assure ainsi d’avoir du travail[15] pour quelques années sur ce chantier.

CONFIRMATION DE JOSEPH

En 1885, des événements importants se produisent dans la vie de Joseph : il fait sa communion solennelle et reçoit le sacrement de la confirmation[16] en l’église de Ste-Catherine.  Le 22 juin de la même année, un autre frère s’ajoute à la famille. Il reçoit le baptême le lendemain sous le prénom d’Elzéar[17]. Sur le baptistère, le curé René Casgrain note que le père est «journalier». Joseph Lemelin est son parrain et sa sœur, Marie-Louise Bouchard, sa marraine. 

La même année, Charles Bouchard, l’oncle de Joseph, décide pour sa part que l’aventure en terre portneuvoise est terminée. Il retourne dans Charlevoix avec sa femme Virginie et son fils Charles-Elzéar et s’établissent définitivement à Baie-St-Paul, leur village d’origine. Ils y auront quatre autres enfants : Herménégilde, Edmond, Oscar, Armand et Augustine.

LA MAISON DE BEAUDET

Les travaux d’installation des rails progressent rapidement et arrivent éventuellement à Beaudet[18]  vers 1885 où l’on s’affaire à la construction d’un pont[19] pour traverser la rivière Batiscan. Le site[20] est assez exceptionnel. Enchâssé dans les montagnes de la forêt laurentienne, il jouxte la Batiscan en s’élargissant pour former une longue plaine bien dégagée qui s’étend sur deux kilomètres en aval du pont jusqu’à un autre lieu nommé Falrie.

Une photo[21] intitulée «Le dépôt de Beaudet» a été prise par le photographe Livernois, fondateur du Club Stadacona[22], vers à la fin des années 1890, mais le paysage représenté est cependant celui de Falrie : une voie secondaire désaffectée, les vestiges d’un château d’eau et de nombreux autres artéfacts d’habitations laissent supposer qu’un dépôt de matériel devait s’y trouver à l’époque du chantier de construction.

 « Elzéar a travaillé à la construction du chemin de fer. Il a ensuite construit la maison pour héberger les travailleurs de la construction. Une maison de pension. C’est Elzéar qui l’a bâtie lui-même en pièces sur pièces  Ces paroles de Joseph-Albert Bouchard, laissent entendre clairement que son grand-père Elzéar a participé lui-même à la construction du «log house» Windsor qui s’élevait, telle que décrit[23]  par Arthur Buis, sur un monticule, près du pont de Beaudet. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une autre version[24] provenant de la famille Harvey propriétaire actuel de la maison propose que la maison ait été construite par les travailleurs de la Quebec & Lake St-John Railway pour héberger les employés et a été ensuite cédée à Elzéar qui travaillait aussi pour la QLSJR.

Est-ce que Elzéar et son épouse ont opéré la maison pour le compte de la compagnie en logeant les ingénieurs de la compagnie et en leur préparant les repas pour ensuite en prendre possession à la fin des travaux ? C’est fort possible. Ce qui est certain, c’est que le 20 mars 1888, Elzéar Bouchard prend possession du lot 58[25] dans le rang X du Canton de Lasalle, compté de Portneuf, sur lequel est construit le «log house Windsor». Il le fait en vertu d’une «vente par billet de location[26]» portant le numéro 26176 et délivré par l’agent des terres, le Séraphin Poudrier de l’époque !  

La superficie totale est de 122 acres incluant un droit de voie de 2.5 acres enregistrée un mois auparavant par la compagnie Quebec & Lake St-John Railway. En effet, le pont de Beaudet ainsi qu’une partie de la voie ferrée sont sur le lot 58 qui s’étend jusqu’à la rive nord du lac L’Appel (Lac de la Neige).  Ayant satisfait aux exigences du Ministère de la Colonisation, Elzéar reçoit ses lettres patentes[27]  le 22 mai 1890. Le prix d’acquisition du lot fut de «61 piastres».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien située sur un monticule près du pont de Beaudet, la maison ancestrale blanche et jaune que l’on voit encore aujourd’hui a déjà appartenu à Elzéar Bouchard. Du moins, la partie gauche car elle a été agrandie du double par la famille Harvey. Cette belle maison en pièces sur pièces admirablement bien conservée par ses propriétaires actuels intrigue et attire encore les regards sans laisser personne indifférent.

Mais, comme nous le verrons plus loin, ce n’est pas le «log house» Windsor original car tout laisse croire qu’elle a été détruite lors du gigantesque feu de forêt de 1903. Elzéar aurait reconstruit au même endroit mais en beaucoup plus petit. C’est cette maison que l’on voit aujourd’hui.

Elle est, encore aujourd’hui, une source d’admiration pour les passagers du train et les visiteurs occasionnels de Beaudet qui, ne connaissant pas son histoire, ne manquent pas de s’étonner de voir un si beau bâtiment en pleine forêt Laurentienne.

 

 

VIVRE À BEAUDET

Au cours de l’année 1887, Joseph, âgé de 12 ans, doit se résigner à quitter ses amis de Ste-Catherine-de-la-Jacques-Cartier et prendre le train à la gare locale avec sa famille en direction de «Station Beaudet» comme on désigne l’endroit à l’époque.  Sa mère Louise est enceinte mais elle peut compter sur ses enfants pour l’aider dans le déménagement à Beaudet.

NAISSANCE D’ADÉLARD

Le 25 janvier 1888, Louise donne naissance à un garçon avec l’aide de la sage-femme Lucie Duchesne[28], épouse de François Girard. Deux mois plus tard, le 22 mars, le curé Gosselin de Notre-Dame-des-Anges de Montauban se rend à la mission de Beaudet et «baptise privément à la maison» l’enfant sous le prénom d’Adélard.  André Gagné, cultivateur, est son parrain et Lucie Duchesne, la sage-femme, sa marraine, tous de Beaudet.

LE TRAVAIL

La vie dans ce coin perdu du Québec s’organise à la manière des colons : la terre doit être défrichée et mise en culture pour subvenir aux besoins essentiels de la famille. Les arbres sont coupés de longueur, écorcés et chargés sur des wagons pour être livrés à Québec où Elzéar a ses acheteurs.  Le paternel et ses fils ont de quoi s’occuper. Une grange-étable est construite derrière la maison pour abriter le cheval, quelques vaches, une couple de porcs et autres animaux de basse-cour qui fourniront le lait, les oeufs et la viande.  Louise Danielson, aidée de sa fille Mary, s’occupe du potager qui fournira les légumes dont certains seront entreposés pour les mois d’hiver.

LA CHASSE ET LA PÊCHE

Dans leurs temps libres, Joseph et  Émile, 10 ans, peuvent s’adonner à la pêche dans la rivière Batiscan ou au poissonneux lac L’Appel situé au bout de la terre d’Elzéar, sur les hauteurs de Falrie. La chasse au lièvre et à la perdrix ainsi qu’à l’orignal est une activité qu’ils doivent pratiquer afin de diversifier les menus. Elzéar ne manquera pas non plus de leur enseigner tous les rudiments de la trappe des animaux à fourrure dont la vente des peaux apporte à la famille l’argent nécessaire à l’acquisition des denrées et fournitures disponibles seulement à Rivière-à-Pierre ou à Québec.

LA PRATIQUE RELIGIEUSE

Sur le plan religieux, Beaudet est une mission qui sera desservie par le curé de Notre-Dame-des-Anges de Montauban jusqu’en 1890. C’est dans cette église que le 2 juin 1889, Joseph, 13 ans, devient parrain de son cousin Alfred Berthiaume né le 15 avril. Il est le fils de sa tante Joséphine Danielson et de Charles Berthiaume demeurant tous à Beaudet. Sa sœur Mary est marraine de l’enfant.

Par la suite, la mission de Beaudet relèvera de la paroisse de St-Bernardin de Rivière-à-Pierre jusqu’en 1930 et finalement de la paroisse Notre-Dame-des-Neiges du Lac-Édouard. À cette époque, les gens sont très pratiquants et la venue du prêtre missionnaire est un événement marquant.

 

Pour la famille Bouchard, le fait d’avoir une grande maison leur permet de contribuer à la vie religieuse en y installant un autel surmonté d’un dais. Joseph-Albert Bouchard se souvient très bien de cette pièce dans la maison ancestrale où les gens de Beaudet se réunissaient lorsque le missionnaire venait y dire la messe. Sur la photo montrant cet autel, on peut voir, sur le mur, le portrait encadré de Louise Danielson, épouse d’Elzéar Bouchard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ÉDUCATION

Beaudet est très isolé et le nombre de familles résidentes ne pourra jamais justifier qu’on y construise une école comme telle. L’éducation des enfants est donc du ressort des parents, et, sporadiquement, de quelques bénévoles de passage. Les quelques années passées à Baie-St-Paul et à Ste-Catherine ont permis aux plus vieux de la famille, surtout Mary, d’acquérir un minimum d’éducation. Joseph aura probablement appris les rudiments de l’écriture car il apposera sa signature sur plusieurs documents futurs. Pour Émile et ses plus jeunes frères, Ovide et Elzéar, l’école ne fera pas partie de leur formation et les connaissances transmises par les parents formeront l’essentiel de leur apprentissage.

LES DIVERTISSEMENTS

La vie sociale à Beaudet se résume à côtoyer les voisins et à échanger des nouvelles que le personnel des trains et les rares visiteurs leur colportent. Comme on est peu fortuné, on se met à plusieurs familles pour payer un abonnement à un journal, généralement l’Action Catholique, que le train laisse à la gare avec le courrier.  Les occasions de fêter sont rares mais lorsque le cas se présente, les violons, les musiques à bouche et les accordéons sortent des placards et la fête commence.

 

 

MARIAGE DE MARY

Le 5 février 1890, Mary, la sœur aînée de Joseph, unit sa destinée à celle de Pierre-Gustave Cante, fils de feu Joseph Cante et Jeanne Charrette de Beaudet. Selon le recensement canadien de 1901, le futur époux est né en France, le 20 mars 1870. On ne saura probablement jamais les raisons qui ont poussé cette famille française à venir s’établir dans un endroit aussi isolé que Beaudet.

Les deux époux sont mineurs : Mary est âgée de 17 ans et Pierre-Gustave a tout juste 20 ans. La cérémonie du mariage[29] a lieu en l’église de St-Raymond-de-Portneuf.

Quelques semaines plus tard, le 27 mars, Joseph est à nouveau parrain, cette fois de son cousin Georges Bruneau, fils de sa tante Eugénie Danielson mariée à Joseph Bruneau et demeurant aussi à Beaudet. La cérémonie du baptême a lieu à Notre-Dame-des-Anges de Montauban, Portneuf.

 

 

 

 

DÉCES D’ADÉLARD

Tous ces heureux événements seront attristés cependant par le décès le 15 avril de la même année 1890 d’Adélard[30], le benjamin de la famille Elzéar. Il sera inhumé le lendemain  à St-Raymond-de-Portneuf.

 

NAISSANCES D’ALBERT ET EDGAR

Le 28 février 1891, Louise, la mère de Mary, accouche à Beaudet d’un garçon qui sera baptisé le 18 mars du prénom d’Albert[31]. Et puis, le 22 juin, à Beaudet également, c’est au tour de Mary de mettre au monde un enfant mâle qui sera baptisé un mois plus tard, le 21 juillet, par le prêtre missionnaire de Rivière-à-Pierre. La cérémonie a lieu à Beaudet et le bébé est prénommé Edgar. Comme profession du père, absent au baptême, le prêtre inscrit « voyageux » sur le baptistère. On peut en déduire que Pierre-Gustave est représentant de commerce et qu’il doit souvent s’absenter pour son travail.

Cet enfant vivra à peine 10 mois et décédera le 28 mai 1892 à St-Grégoire-de-Montmorency, qui a encore le statut de mission à cette époque. Il sera inhumé deux jours plus tard dans le cimetière de cette mission. Sur l’acte d’inhumation, le prêtre mentionne que les parents résident à cet endroit et que le père est « journalier ». Eugénie Danielson, la tante de Mary mariée à Joseph Bruneau, demeure aussi à St-Grégoire, ayant quitté Ste-Catherine-de-la-Jacques-Cartier  pour s’y établir.

C’est certainement la présence de sa sœur Mary et de sa tante Eugénie  à St-Grégoire en 1895 qui permet à Joseph de sortir de Beaudet et d’aller y faire occasionnellement des promenades et par le fait même d’y faire de nouvelles connaissances, comme celle de la jolie Ozélina Déry par exemple !

 

 

 

Montmorency – Magasin général Ulric Vachon vers 1895

Archines Nationales du Québec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA FAMILLE DÉRY

 

En 1892, la famille de Philéas Déry[32] et Célanire Gosselin[33] habite St-Grégoire-de-Montmorency dans une maison située sur l’emplacement actuel du salon funéraire[34], boulevard Ste-Anne.  Les parents de Philéas sont François-d’Assise Déry et Olive Lacroix de St-Ferréol-les-Neiges. Célanire est la fille d’Isaïe Gosselin et Artémises Dionne demeurant à Beauport.

 

La famille[35] de Philéas et Célanire compte déjà neuf enfants dont huit vivants. Marie-Célanire est l’aînée de la famille suivie d’Ozélina,  Émerild, Marie-Louise, Delphine,  Léontine,  Alice et Aza. 

 

Ozélina est née le 4 septembre 1875 à Beauport et baptisée le lendemain en l’église de La-Nativité-de-Notre-Dame sous le prénom de Marie-Ausina mais sera connue sous celui de Ozélina. Son parrain est Pierre Gagnon et sa marraine Malvina Déry, son épouse et sœur de son père.

 

 

Le 25 janvier 1892, Célanire accouche d’un nouvel enfant qui sera baptisé le lendemain en l’église de St-Grégoire sous les prénoms de Stanislas-Antonio. Sa sœur Ozélina, 17 ans, en sera la marraine et un nommé Joseph Gagnon, le parrain. Malheureusement, cet enfant  ne survivra que quelques jours et décèdera le 5 février.  Sur tous les actes de naissance de ses enfants, le prêtre indique «journalier» comme profession de Philéas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

St-Grégoire-de-Montmorency

Le village ouvrier de St-Grégoire est situé à proximité de la chute Montmorency où une usine de sciage sera en opération jusqu’en 1890. Mais depuis 1886, c’est la filature de la Montmorency Cotton Mills (Dominion Textile à partir de 1905) qui fournit du travail à une grande partie de la population locale. Dans les belles années, c’est près de 60% de la population de St-Grégoire qui travaille à la filature. Mais les salaires sont peu élevés et les conditions de travail extrêmement difficiles créant un foyer fertile pour la lutte syndicale des employés qui marquera significativement l’existence de cette entreprise. 

 

Au début des années 1880, la compagnie Quebec & Levis Electric Light construit un barrage au haut de la chute et installe une centrale hydroélectrique qui permet, à l'automne 1885, d'éclairer la terrasse Dufferin à Québec; c'était la première fois au monde que l'électricité était transportée sur une aussi longue distance (11,7 km).

 

En 1889, on inaugure le chemin de fer de la Quebec, Montmorency and Charlevoix Railway Company dont les rails feront dorénavant partie intégrante du paysage de St-Grégoire. Les jours sont ponctués par le passage des trains et la voie ferrée devient le terrain de jeu de plusieurs générations d’enfants… et le cauchemar de leurs mères !

 

Les années 1893 à 1900 verront les naissances des derniers frères et sœurs d’Ozélina : Blanche voit le jour le 24 avril 1893, Antonio naît le 21  février 1896 et Alfred le 15 juillet 1897. Finalement, un dernier enfant mort-né, une fille, est inscrit au registre de St-Grégoire le 12 février 1900.

 

L’année 1896 sera festive pour la famille Déry : outre la naissance d’Antonio, l’aînée de la famille Déry, Marie-Célanire, née le 8 mai 1874, entre au noviciat de la Congrégation de Notre-Dame sous le nom de sœur Ste-Marine. Elle enseignera pendant 30 ans au couvent de St-Denis-sur-Richelieu. Mais l’événement majeur dans la vie d’Ozélina cette année-là sera son mariage avec Joseph Bouchard qu’elle a fréquenté lors de ses séjours chez sa sœur Mary et sa tante Eugénie Danielson qui demeurent toutes deux à St-Grégoire.

 

 

MARIAGE DE JOSEPH ET OZÉLINA

Ozélina est née le 04 septembre 1875 à Beauport et baptisée le lendemain en l’église de La-Nativité-de-Notre-Dame.  Sa tante Malvina Déry est sa marraine et Pierre Gagnon, son époux, son parrain. Ayant vécu à Beauport depuis sa naissance, elle a pu fréquenter l’école. Elle sait lire et écrire. Parvenue en âge de travailler, Ozélina déniche un emploi à la factory (filature Montmorency Cotton Mills) où elle gagne 15 cents de l’heure[36]. Elle aide aussi sa mère dans les travaux ménagers car, avec dix enfants à nourrir et à s’occuper, le travail ne manque pas. Elle accumule beaucoup d’expérience ce qui lui sera très utile dans sa future vie maritale.

Selon son fils Léonce[37], Ozélina aurait pu participer au concours de la plus belle femme de  Montmorency et l’aurait remporté facilement. Les quelques photos que nous avons d’elle à cette époque font honneur à sa grande beauté. Cependant, elle était taciturne et ne sortait pas beaucoup. Dans son entourage, on l’appelait «la sœur» tellement elle était sage. Pour Joseph Bouchard, c’était la femme qu’il désirait et il a su conquérir son cœur. 

Le 9 novembre 1896, en l’église de St-Grégoire-de-Montmorency, en présence de Philéas Déry et Elzéar Bouchard, les pères des époux, et de nombreux parents, le curé Ruel unit la destinée d’Ozélina Déry et Joseph Bouchard. La mariée vient d’avoir 21 ans en septembre et son époux les aura dans un mois. Le jeune couple appose leur signature au bas de l’acte de mariage[38] de même que Marie-Louise, la sœur d’Ozélina.

 

Le futur père de famille est déjà bien engagé dans la vie et sa position de contremaître à Stadacona, sur le chemin de fer du Lac-St-Jean, démontre le sérieux et la maturité du jeune homme. Ce sont probablement ces traits de caractère qui ont séduit Ozélina en lui faisant espérer un bel avenir en sa compagnie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES SECTIONNAIRES

L’installation des premières lignes de chemin de fer à la fin du 18ième siècle a vu l’apparition   d’une nouvelle catégorie de travailleurs : les cheminots. Au Québec, les travailleurs affectés à l’entretien de «sections» de voies ferrées sont désignés sous le vocable de «sectionnaires».  Les sociétés de chemin de fer étant gérées et opérées par des anglophones, beaucoup de termes anglais sont venus truffer le vocabulaire des travailleurs francophones.  

 

Groupés en équipe de trois et supervisés par un contremaître ou «foreman», les sectionnaires ont la responsabilité d’entretenir une «section» de voie ferrée d’une longueur de sept à huit milles soit environ onze kilomètres. Pour se déplacer sur les rails, on utilise le hand car (draisine à bras ou pompeux) dont la propulsion requiert beaucoup d’huile de bras et de bons muscles dorsaux. Pour transporter le matériel, on attache un «lorry» derrière la draisine. Des années plus tard, la mécanisation aidant, les pompeux sont  graduellement remplacés par les «motor cars» mus par un moteur à essence.

 

Les sectionnaires logent dans une maison appartenant à la compagnie et située au centre de leur section. C’est le contremaître et son épouse qui entretiennent la maison dont une partie est réservée aux travailleurs.

 

La journée de travail débute tôt le matin et s’étire pendant une dizaine d’heures et ce, six jours par semaine. 

 

L’inspection des rails et des ponceaux fait partie de la routine. Ils doivent, au besoin, remplacer les «ties» pourries ou brisées, ces traverses de bois goudronnées auxquelles les rails sont fixés par d’énormes clous carrés communément appelés «spikes». On fait aussi l’entretien des équipements de signalisation et des aiguillages ou «switches». Une fois revenus à la section, la draisine et les équipements de travail sont rangés dans un hangar fermé à clef.

 

Les équipes de sectionnaires situées dans un territoire donné, sont supervisées par un «roadmaster», un ancien contremaître de section lui-même. À bord de son «motor car», il parcourt régulièrement son secteur et visite chacune des équipes afin d’en apprécier le travail. Si un  déraillement se produit dans une section, le «roadmaster» réquisitionne tous les sectionnaires des sections voisines afin de réparer les dommages et remettre la ligne en service au plus vite. Advenant un projet spécial dans une section, le «roadmaster» utilise alors des «gangs d’extras», des travailleurs temporaires engagés spécifiquement pour ces travaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

JOSEPH LE SECTIONNAIRE

En 1892, Moses Cullen, 25 ans, est contremaître de section à Stadacona pour la compagnie de chemin de fer Quebec & Lake St-John Railway. De descendance irlandaise, il est né à Ste-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Il est père d’une fillette, Véronica, âgée de deux ans. Cette même année, son épouse, Ellen McClintock, met au monde un garçon, Arthur, qui ne vivra que deux mois.

 

À Stadacona, c’est sous la férule de Moses Cullen que Joseph Bouchard apprend  les rudiments du métier de sectionnaire. Il loge dans la maison de la compagnie et côtoie la famille Cullen. Lors du recensement de 1911, Joseph indique qu’il parle anglais et c’est probablement au contact de ces gens qu’il a appris cette langue.

 

En 1895, Moses Cullen est transféré à la section de Beaudet où il travaillera  jusqu’en 1906. Joseph Bouchard lui succède alors comme contremaître à Stadacona qui est situé entre les stations de Beaudet et Pearl Lake. Il n’est pas rare que les sectionnaires de Stadacona, parvenus au bout de leur section, rencontrent  les équipes de Beaudet et de Pearl Lake. Ils en profitent alors pour se transmettre de vive voix les dernières nouvelles et s’échanger des histoires. On peut aussi utiliser une boite, installée à la limite des sections, pour se transmettre des messages écrits ou pour planifier une rencontre avec l’autre équipe pour le lendemain. 

 

Selon Léonce[39], fils de Joseph, lorsque le maître et l’élève se rencontrent au bout de leur section respective, Joseph en profite pour tirer la pipe au fougueux Irlandais en lui reprochant le mauvais travail de ses sectionnaires! Mais cette rivalité n’est que superficielle car les deux hommes se vouent une admiration mutuelle, Moses ayant toujours été un grand ami de la famille Bouchard. 

 

LA VIE À STADACONA

Suite au départ des Cullen, Ozélina prend la place d’Ellen McClintock dans la maison de Stadacona, la seule résidence à cet endroit. Elle est bâtie sur la rive du Lac Aux Rognons et divisée en deux avec un appartement réservé à la famille du contremaître et l’autre pour ses trois employés, des jeunes de 18-20 ans, qui rémunèrent Ozélina pour les services qu’elle leur rend comme les repas, le lavage, etc. Les chambres sont situées à l’étage au dessus du rez-de-chaussée.

LA NOURRITURE

Pendant l’été, Ozélina s’occupe du potager qui leur fournit des légumes frais. Une couple de vaches produit le lait et quelques poules, les œufs. Mais ce n’est pas suffisant pour nourrir tout son monde et, à chaque semaine, elle doit faire sa «commande» d’épicerie. Elle remplit une formule fournie par la compagnie de chemin de fer sur laquelle elle coche les items dont elle a besoin. Elle remet ensuite cette requête au conducteur du train qui transmet la liste à l’agent de la gare qui s’occupe de la faire remplir, dans la même journée, au magasin désigné par la compagnie. Dès le lendemain, Ozélina prend possession de ses provisions au retour du train.

 

Pour conserver les aliments périssables, Ozélina utilise une grande glacière qui a été remplie de glace pendant l’hiver. Il faut un dimanche complet à Joseph pour ce faire. Utilisant un godendart, il découpe la glace du lac en morceaux qu’il tire ensuite vers la glacière avec l’aide de ses gros chiens. Ils sont très utiles en hiver car, bien attelés à un traîneau, ils permettent de se déplacer rapidement et facilement d’un endroit à l’autre sur la neige durcie. En été, ces chiens vivent comme des pachas, n’ayant rien d’autre à faire qu’à courir et dormir. On les nourrit de poissons puisés dans le lac ou les ruisseaux voisins dont ils s’empiffrent jusqu’à en vomir ! 

GARDIEN DE CLUB ET TRAPPEUR 

À cette époque, la semaine de travail des sectionnaires s’étend du lundi au samedi ce qui ne laisse que le dimanche de congé. Joseph est un bourreau de travail et ne s’accorde aucune vacance quand il s’agit d’assurer le bien-être de sa famille. En plus de son travail de sectionnaire, il est aussi gardien au Club Iroquois[40] ce qui lui donne accès à un grand territoire où le gibier est abondant. Ce second travail lui permet donc de joindre l’utile à l’agréable en lui permettant de s’adonner à sa passion : le piégeage des animaux à fourrure qui lui rapporte beaucoup plus que son salaire de contremaître de section.

 

Partant très tôt le matin, avant le lever du soleil, il chausse ses raquettes à neige et chemine toute la journée dans ses «trails» pour relever ses pièges. Il transporte ses prises dans un sac à dos. La capture d’un ou deux castors alourdit passablement son fardeau car, ne pouvant les dépecer sur place, il doit les ramener en entier. Sa «run» s’étendant sur 30 – 35 miles, il ne revient à la maison qu’à la noirceur ce qui ne manque pas d’inquiéter Ozélina.

 

Il passe ensuite de longues heures à dépecer les animaux et préparer les peaux qu’il met à sécher sur des cadres dans la laiterie et un peu partout dans la maison rendant l’atmosphère fétide[41]. Les peaux sont ensuite entreposées dans un tonneau. Deux ou trois fois par année, un acheteur débarque du train pour venir négocier avec Joseph la vente de ses fourrures. Les négociations sont ardues car les acheteurs ne veulent que les plus belles peaux, levant le nez sur les moins désirables. Joseph doit alors «barguigner» pour que l’acheteur finisse par prendre le lot au complet, se résignant parfois à laisser aller quelques peaux pour rien.

 

LES PREMIERS ENFANTS

Comme c’est la coutume au Québec à cette époque, c’est au rythme d’un enfant par année que la famille d’Ozélina et Joseph s’agrandit : Lucia naît en 1897, Alfred (Freddy) en 1898, Louise-Aimée en 1899, Marie-Aimée en 1901, Béatrice en 1902, Odilon en 1903 et Émerild en 1904. Louise-Aimée ne vivra qu’un an.

 

Alors que les trois premiers enfants sont nés à Stadacona où leurs parents demeurent et baptisés à Rivière-à-Pierre ou St-Grégoire-de-Montmorency où la famille de leur mère réside, les trois suivants sont les seuls à être nés ailleurs. En effet, au baptême de Marie-Aimée, le curé Ruel de St-Grégoire note que les parents sont de Ste-Catherine et aux baptêmes d’Odilon et Émerild à Rivière-à-Pierre, le curé Odilon Blanchet note que les parents sont de Beaudet.

 

On ne peut croire à une erreur de sa part car ce prêtre est très au fait de l’existence des différentes missions qu’il dessert le long de la voie ferrée du Lac-St-Jean. Ceci nous amène donc à penser que la famille de Joseph et Ozélina a résidé brièvement à Ste-Catherine en 1901 et à Beaudet en 1902 et 1903 avant de revenir s’établir définitivement à Stadacona en 1904.

 

 

LE GRAND FEU DE 1903

En 1903, un événement catastrophique et bien documenté est venu marquer l’imaginaire et les souvenirs de plusieurs membres de la famille Bouchard qui l’ont vécu directement : le Grand Feu de 1903[42].

 

C'est en page 8 du journal Le Soleil, édition du 28 mai 1903, que paraît la première mention d'un feu de forêt sur la ligne de chemin de fer Québec et Lac-St-Jean qui a détruit les maisons des Club Iroquois, Stadacona et du Triton. Ensuite du 3 juin au 6 juin, c'est en première page que l'on parle des «Feux dans les bois». On décrit en particulier la destruction des 25 maisons de la station de Perthuis près de St-Raymond de Portneuf. Selon le correspondant du journal, les dégâts causés par le feu  « sur tout le parcours du chemin de fer du Québec et Lac-St-Jean, depuis Beaudet  jusqu'au  Lac des Commissaires (près de Lac-Bouchette, Lac-St-Jean), présente un coup d'oeil des plus désolants.».

 

 

 

 

 

 

Le 5 juin, encore en première page, le correspondant du Soleil mentionne que «deux fermiers de Beaudet, MM Bouchard et Filion ont perdu leur résidence[43] durant les derniers jours. M. Bouchard perd du même coup huit vaches». Ces deux compères sont très certainement Elzéar Bouchard et son beau-frère, Joseph Filion.

 

Quand Ozélina Déry parle de ce feu, elle précise que c’était l’année de la naissance de son fils Odilon et c’est l’intervention du curé Gingras[44], un ami de la famille qui possède un chalet aux Rapides de Beaudet, qui aurait arrêté la progression du feu entre Beaudet et Falrie.

 

Émile Bouchard, frère de Joseph, s’est marié[45] en 1900 à Délia Boivin.  Son épouse est chez ses parents à St-François-de-Sales, au Lac-St-Jean, où, le 17 mai 1903, elle vient d’accoucher de sa fille Anita. Elle raconte[46] que lors du passage du feu à Pearl Lake, sa sœur Philomène qui s’occupait des autres enfants du couple, doit la vie aux sectionnaires qui sont parvenus à la sortir de leur modeste campement en flamme y perdant ses maigres économies.

 

 

 

 

 

 

Elle ajoute que c’est grâce au curé Apollinaire Gingras qu’ils reçurent gratuitement de certains bienfaiteurs de Québec des meubles, des vêtements, des couvertures et des articles de cuisine afin de compenser ce qu’ils avaient perdu dans l’incendie. Le gigantesque feu de forêt s’éteindra de lui-même vers le 16 juin suite à de fortes pluies.  En 1953, 50 ans après l’événement, les employés du chemin de fer ont érigé une croix, maintenant disparue, à l’endroit où ce curé aurait arrêté le feu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DÉCÈS DE LOUISE DANIELSON

Pendant la longue maladie de Louise Danielson, mère de Joseph, c’est cette même Philomène Boivin qui se rend plusieurs fois à Beaudet afin de lui venir en aide et s’occuper des trois derniers enfants soit Elzéar-fils, Ovide et Albert. Malgré tous les soins qu’elle reçoit, Louise s’éteint lentement le 2 avril 1906 à l’âge de 54 ans. Elle sera inhumée trois jours plus tard au cimetière de Rivière-à-Pierre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

REMARIAGE D’ELZÉAR BOUCHARD

Elzéar n’est pas homme à rester veuf longtemps ! Dans la famille[47], on se plaît à raconter qu’il serait parti à Québec pour s’acheter une jument et serait revenu avec une jumelle ! Cette jumelle, c’est Caroline Dufour qui travaille comme domestique[48] dans la maison de Joseph Rouleau, un employé civil de Québec. Elle est née le 5 juillet 1861 à Baie-St-Paul où possiblement Elzéar a fait sa connaissance. Sa sœur jumelle se prénomme Azilda.

 

Elzéar et Caroline se marient le 29 octobre 1906 à l’église St-Roch de Québec, six mois seulement après le décès de Louise. Ils sont âgés respectivement de 59 et 45 ans. Pendant plusieurs années après son mariage, Caroline gardera contact avec Éva Rouleau, fille de Joseph, avec qui elle échange des lettres et des cartes postales qui nous en apprennent un peu sur la vie modeste et pas toujours facile des colons de Beaudet.

 

Elzéar en profite alors pour rédiger un testament[49] dans lequel il lègue à son fils Joseph la maison voisine de la sienne «connue dans la famille sous le nom de maison à Jos». Cette maison[50] ayant probablement appartenue à son frère Joseph Bouchard servira de demeure à sa fille Clara et son mari Charles Tremblay pendant de nombreuses années. Lors de son mariage[51] avec Clara en 1898, Charles travaillait comme sectionnaire à Stadacona sous les ordres de Joseph, un emploi qu’il occupera pendant une couple d’années.

 

 

 

 

ÉDUCATION DES ENFANTS

Les enfants grandissent et vient le temps de les envoyer à l’école. Stadacona est loin de tout et le pensionnat est la seule solution pour leur faire acquérir une scolarité peu commune à l’époque.  La famille ne roule pas sur l’or et Ozélina craint de dépenser autant d’argent. Mais ses hésitations ne trouvent pas d’écho chez Joseph : «Un autre enfant au pensionnat, c’est juste une couple de peaux de castor de plus[52]

 

Ozélina profite du fait que sa sœur Marie-Célanire dite Sœur Ste Marine enseigne au Pensionnat de la Congrégation Notre-Dame à  St-Denis-sur-Richelieu pour y mettre ses filles Lucia, Marie-Aimée et Béatrice en pension. Elles y feront leur cours primaire tout comme leurs frères  Freddy et Odilon qui, eux, sont pensionnaires au Collège St-François Xavier du même endroit. Les «passes de train» de Joseph, permettent aux enfants de voyager gratuitement. C’est un avantage consenti par la compagnie de chemin de fer à ses employés et à leur famille.

 

En 1907file://Q:\PHOTOS\02 - DEPOSITAIRES\BJ - BEDARD - Jacques\Bouchard - Cartes postales - f. Joseph\bouchard lucia marie-aimee_1907_carte postale congregation notre dame a elzear.tif, sur une carte postale adressée aux grands-parents Elzéar et Caroline pour les voeux de fin d'année, les enfants se plaignent ouvertement de ne jamais rien recevoir en retour. Lucia et Marie-Aimée demandent si les grands-parents sont fâchés contre elles! Sur la carte du 28 décembre 1909file://Q:\PHOTOS\02 - DEPOSITAIRES\BJ - BEDARD - Jacques\Bouchard - Cartes postales - f. Joseph\bouchard lucia_1909_carte postale pensionnat St-Denis a elzear.tif, les enfants mentionnent à Elzéar qu'ils ont beaucoup prié pour son rétablissement. Cela devait être assez grave pour qu'ils le notent. Le 5 juin 1910file://Q:\PHOTOS\02 - DEPOSITAIRES\BJ - BEDARD - Jacques\Bouchard - Cartes postales - f. Joseph\bouchard marie-aimée_1910_carte postale pensionnat St-Denis a elzear .tif, Marie-Aimée leur envoie une carte leur annonçant sa première communion et remercie grand-mère Dufour de lui avoir envoyé une "belle dentelle [...] pour son petit trousseau".

 

Enfin, sur la dernière carte en notre possession datée de 1911file://Q:\PHOTOS\02 - DEPOSITAIRES\BJ - BEDARD - Jacques\Bouchard - Cartes postales - f. Joseph\bouchard freddy odilon marie-aimee beatrice_1911_carte postale pensionnat St-Denis a Elzear.tif, les enfants, probablement sous l'incitation de Freddy et Odilon, menacent ouvertement les grands-parents de cesser toute correspondance future s'ils ne reçoivent rien en retour ! À une couple d'occasion, les enfants ne manquent pas non plus de saluer leur oncle Albert qui s’est marié à Adèle Corneau le 9 janvier 1911 et qui habitent Beaudet.

 

 

LES VISITES

Sur une des rares photos de Joseph, on peut le voir, moustachu[53] et la pipe au bec, posant fièrement sur son «hand car» entre Antoine Voyer et Napoléon (dit Paul) Beaurivage qui, «lui, aimait ça ramer ! [54] » 

 

Stadacona est à onze kilomètres de Beaudet où vit la parenté de Joseph. Dans les premiers temps, c’est en draisine à bras qu’on s’y rend visiter la famille. Comme le dimanche est la seule journée de congé de Joseph, tous les déplacements en famille ne peuvent se faire que cette journée-là,  à condition qu’il fasse beau bien sûr ! En hiver, on n’y pense même pas : c’est trop froid et Joseph utilise son congé pour faire sa trappe. À l’occasion, il utilise son traîneau à chiens pour s’y rendre mais c’est exceptionnel. Il y a le train, bien sur, mais les horaires ne conviennent pas toujours. 

 

 

 

 

Lorsque Joseph prend possession de sa première draisine à moteur, les choses changent passablement. La compagnie de chemin de fer n’autorise pas les employés à utiliser ces équipements en dehors des heures de travail. Mais Joseph connaît bien l’horaire des trains et fait, à l’occasion, accroc à la règle pour amener à la pêche la parenté de passage.

 

Pour aller visiter «les vieux» à Beaudet, on amène les enfants. Les plus jeunes sont installés sur la draisine à moteur bien à la vue des parents. Joseph les installe derrière une corde qu’ils agrippent et qu’ils ne doivent lâcher sous aucun prétexte. Joseph raccorde le lorry à la draisine et y installe les plus vieux des enfants assis tout autour avec les jambes pendantes. Par mesure de sécurité, l’un d’eux est installé face à l’arrière afin de surveiller l’arrivée imprévue d’un train. C’est le «watchman» !

 

Si quelqu’un s’avise de faire une coche mal taillée, Joseph est là pour y voir! L’autorité parentale, à cette époque, n’était jamais remise en cause. Son fils Léonce[55] décrit son père comme une personne autoritaire mais «pas méchant».  Voici, en ses mots, comment il «corrigeait» un enfant qui s’était mal comporté :  « Quand on faisait un méchant coup, la mère disait :  M'a le dire à ton père. Tu vas voir mec’ que ton père arrive, tu vas voir !  Fait que quand le père arrivait, elle lui contait ça : Y’a pas écouté aujourd'hui. Il disait : Viens icitte, toé! Tu vas écouter ta mère. Viens me voir une minute. Là il arrivait pis (Léonce allonge le bras en faisant le geste de donner une claque) : Hé baptême de maudit, je l'ai manqué !  Il faisait exprès pour passer à côté ! »

                                                                                                           

Joseph profite de ses visites à Beaudet pour apporter à son père quelques victuailles mais surtout du tabac en feuille[56] car Elzéar est un fumeur qui possède une belle collection de pipes[57] qu’il met à sécher sur un râtelier derrière le poêle.  Quant à mémère Caroline, ceux qui l’ont connu ne lui accordent pas beaucoup de points pour la beauté et l’amabilité. Elle n’est pas tellement futée non plus et le plaisir coupable des jeunes visiteurs est de l’épier lorsqu’elle va, sans gêne, uriner dans les hautes herbes près de la maison !

 

Joseph ne manque pas non plus de visiter son frère Albert, le benjamin de la famille. «Ils ne font qu’un ces deux-là ! »[58] se plaît-on à répéter tellement ils apprécient être ensemble.  Albert s’est marié[59] à Adèle Corneau le 9 janvier 1911 à Rivière-à-Pierre. Le couple demeure non loin de son père dans une maison  construite derrière la gare et la maison de la compagnie de chemin de fer. Il est cultivateur. Depuis tout jeune, sa vue n’est pas bonne et il doit porter d’épaisses lunettes ce qui l’a probablement empêché de devenir sectionnaire comme tous ses frères. 

 

 

DÉCÈS DE CÉLANIRE GOSSELIN

Le 8 février 1914, Célanire Gosselin, la mère d’Ozélina, quitte ce bas monde. Elle laisse dans le deuil ses enfants et son époux Phileas Déry. Celui-ci ne peut se résoudre à demeurer seul et, six mois plus tard, le 29 août, il se remarie à St-Grégoire-de-Montmorency à Marie Langlois, veuve de Magloire Gosselin, sans lien de parenté avec Célanire. Cette union durera huit ans jusqu’au décès de Marie survenu le 29 janvier 1922. Un an plus tard, le 15 janvier 1923, il se remarie une dernière fois à Marie-Léda Bouchard[60] à St-Roch. Au décès de Philéas, le 4 février 1939, celle-ci était encore vivante.

 

 

 

LA MAISON DE ST-GRÉGOIRE

Les années passent et la famille continue à s’agrandir : entre 1906 et 1919, ce sont  huit autres enfants qui voient le jour : Ernestine en 1906, Germaine en 1908, Thérèse en 1909, Lucienne en 1910, Jules en 1912, Simone en 1913, Rose-Blanche en 1915 et Cécile en 1916.

 

Dans sa prévoyance, Joseph utilise les revenus, provenant de la trappe des fourrures, pour faire l’achat, vers 1917, d’une maison sur la rue du Collège (aujourd’hui # 508, 113ième rue) à St-Grégoire. On y trouve deux appartements, un au rez-de-chaussée  et un autre à l’étage pour sa fille aînée Lucia.

 

Lorsqu’elle emménage dans ce logement, Lucia a 20 ans et est encore célibataire. Elle est débrouillarde, sérieuse et dévouée. Ses parents n’hésitent donc pas à lui confier la tâche d’héberger et de nourrir ses frères et sœurs plus jeunes qui ont été retirés du pensionnat de St-Denis-sur-Richelieu afin de fréquenter l’école de St-Grégoire et faire ainsi d’importantes économies.

 

Le 25 août 1919, Lucia est la première des enfants à se marier : elle convole en juste noce avec Léonce Vachon dont la famille est originaire d’Hébertville au Lac-St-Jean. La cérémonie a lieu à St-Grégoire.  Le couple emménage dans l’appartement de Lucia qui continue pendant quelques temps de s’occuper de ses frères et sœurs mais y met fin progressivement afin de prendre soin de ses propres enfants. C’est dans ce logement que sa mère Ozélina mettra au monde ses deux derniers enfants[61],  Léonce en 1918 et Ernest en 1920.

 

 

En janvier 1920, la famille célèbre un autre mariage : celui de Marie-Aimée et René Létourneau mais au Lac-Édouard cette fois-ci. Le 2 juillet 1920, Joseph et Ozélina deviennent parrain et marraine de leur premier petit-fils, Roland Vachon.  Ensuite c’est au tour d’Ernestine de se marier avec Wilfrid Bédard en octobre 1924 et Odilon fait de même avec Dolorès Beaurivage en mai 1925.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VOYAGE À SPRINGFIELD

En 1921, Joseph et Ozélina fêtent leurs premiers 25 ans de mariage. N’ayant probablement jamais eu de véritable «voyage de noces» lors de leur mariage en 1896, c’est peut être cela qui les incitera, une couple d’années plus tard, à effectuer un voyage en train à Springfield aux États-Unis afin d’y visiter des membres de la famille qui y résident.

 

Selon leur fils Léonce[62], il leur a fallu plusieurs «passes de train» différentes avant d’arriver à bon port. Ils vont loger chez Freddy Déry, un frère d’Ozélina, qui a déménagé dans cette ville peu de temps après son mariage à Marie Beaudoin en 1920. 

 

Le but premier de cette visite est surtout de revoir leur fils Alfred, communément appelé Freddy, qui y opère un «smoke shop», une tabagie. Le choc est brutal pour Joseph et Ozélina, habitués qu’ils sont à un style de vie plus austère : Freddy vit au rythme des années folles que sont les années 20. « Il avait 3-4 autos et un paquet de filles autour de lui qui lui coûtaient cher. Il vivait riche ! » nous raconte Léonce.  À ce qu’il semble, les parents sont revenus assez contents de leur périple mais passablement découragés de leur fils ! 

 

 

 

 

 

 

LA TUBERCULOSE

 D’autres enfants quittent la famille de Joseph et Ozélina mais dans des circonstances douloureuses. Le 12 décembre 1922, Thérèse décède de la tuberculose à l’hôpital Laval de Québec.  Elle avait 13 ans.

 

Trois ans plus tard, jour pour jour,  Émerild décède aussi de la  même maladie à l'hôpital Jeffery Hale  de Québec à l’âge de 21 ans. Selon son frère Ernest[63], c’était l’automne et Émerild avait dormi une nuit sous un canot et avait pris froid. Il avait beaucoup grelotté. Ernest l’avait vu uriner du sang sur la neige mais Émerild lui avait interdit d’en parler à leur mère afin de ne pas l’inquiéter car elle avait déjà assez de préoccupations.  Les soins médicaux étant très dispendieux à l'époque, Émerild pensait peut-être éviter ces dépenses à ses parents. Malheureusement, la guérison ne fut pas au rendez-vous et Émerild devint une autre victime de la tuberculose. 

 

Deux années vont passer avant que cette terrible maladie ne frappe à nouveau la famille : cette fois c’est  Simone, 14 ans, qui exhale son dernier souffle le 29 mai 1927 à Stadacona.

 

Tous sont décédés de la tuberculose qui fait des ravages partout au pays autant dans les corps que dans les cœurs. En effet, cette maladie a très mauvaise réputation dans la société qui la considère comme étant l’apanage des familles pauvres et miséreuses.  Il n’était donc pas rare que les familles atteintes fassent silence sur cette affliction qui leur apportait autant la honte que la perte d’êtres chers. C’est dans ce contexte que les gouvernements décidèrent la construction d’une multitude de sanatoriums,  dont un au Lac-Édouard en 1927,  pour contrer l’épidémie en isolant les malades de la population.

 

 

 

 

 

DÉCÈS DE JOSEPH

 

Sur la voie ferrée, le travail de  sectionnaires est souvent routinier mais lorsque survient un accident ou un déraillement de train, tous les effectifs humains et matériels sont  déployés pour corriger rapidement la situation.  Joseph n’est pas homme à se défiler devant son devoir et  son rôle de contremaître exige de lui qu’il soit toujours aux avant-postes.

 

Lors d’un déraillement survenu pendant l’hiver 1928-29, Joseph est un des premiers à arriver sur l’accident et à porter secours au conducteur et au chauffeur emprisonnés dans la cabine de la locomotive. Il ne ménage pas ses efforts allant même jusqu’à enlever[64] ses encombrants vêtements d’hiver pour se faufiler sous la machine renversée et sauver la vie des deux hommes. Cet acte de courage ajouté aux nombreuses heures de travail dans les conditions pénibles de l’hiver provoquera chez lui un rhume et une grippe sévère.

 Voyant cela, le «roadmaster» Talbot, le patron de Joseph, le force à prendre congé[65] pour se soigner. Mais rendu à la maison, le lendemain, Joseph  part faire sa «trail» à collets de lièvre, plus de 200 à relever. Il  revient tard en soirée  et  fait une grosse rechute. Sa grippe s’est transformée en pneumonie. Transporté à St-Grégoire-de-Montmorency dans le logis de sa fille Lucia, il y décède le 26 mai 1929 à l’âge de 52 ans et neuf mois.

 

C’est la désolation dans la famille. Le décès du paternel est un choc pour Ozélina, ses enfants et les membres des familles Bouchard et Déry.  Les funérailles ont lieu le 29 mai dans l’église de St-Grégoire et la dépouille mortelle de Joseph ensevelie dans le cimetière de la paroisse où il repose près de ses enfants Émerild, Simone et Thérèse.

LIMOILOU

Son époux décédé, Ozélina doit trouver un toit pour sa famille car il n’est plus question de continuer à demeurer à Stadacona, un nouveau contremaître des sectionnaires devant prendre possession de la maison. Les deux logements de sa maison de St-Grégoire sont occupés par la famille Nérée Tremblay au rez-de-chaussée et par sa fille Lucia et Léonce Vachon et leurs huit enfants à l’étage.  Ozélina doit donc se résoudre à louer un appartement à Limoilou où elle emménage avec six de ses enfants. Léonce a 11 ans à l’époque et relate l’événement en ces termes : «Moé, quand j'suis arrivé par ici quand mon père est mort, j'étais tout démoralisé, tout detèmé… ». Leur vie est complètement chambardée ! 

 

MARIAGE DE LUCIENNE – DÉCÈS D’ELZÉAR

Le 5 novembre 1929, Ozélina marie sa fille Lucienne à Albert Lessard en l’église St-Charles de Québec. L’absence de Joseph se fait cruellement sentir et c’est avec des pincements au cœur que l’on voit la mariée descendre l’allée centrale de l’église au bras de son oncle et parrain, Émile Bouchard du Lac-St-Jean, qui lui sert de père lors de la cérémonie.

 

Trois mois plus tard, le 14 février 1930, Elzéar Bouchard, l’aïeul, décède à l’Hôtel-Dieu de Québec avec sa fille Mary à ses côtés. Il sera inhumé à Rivière-à-Pierre près de sa première épouse Louise Danielson. Caroline Dufour décèdera le 27 octobre 1932 et sera inhumée au Lac-Édouard.

 

UNE DEUXIÈME MAISON À REVENUS

Pendant près de deux ans, les enfants d’Ozélina vont à l’école à Limoilou.  Elle profite de cette période pour planifier son avenir et s’assurer d’avoir assez de revenus pour les années futures. À son décès, le compte en banque de Joseph était passablement bien garni et ses nombreux enfants savent qu’elle «en a de collé» et ne se gênent aucunement pour lui en demander constamment. Elle craint de se faire vider son escarcelle !  

 

Elle utilise donc une partie de cet argent pour ajouter un étage supplémentaire à sa maison à logements de St-Grégoire. Elle élimine l’escalier intérieur et le reconstruit à l’extérieur pour relier tous les étages.  Elle engage Georges Chalifour[66] , un entrepreneur bien connu de Courville, pour exécuter ces travaux. Elle voudrait bien aussi acheter le terrain vague voisin pour y construire une autre maison à revenus mais la propriétaire, une dame Lebel qui habite près de la voie ferrée, préfère y exploiter un poulailler.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un peu plus tard, cette dame Lebel se décide soudainement à vendre son terrain à Ozélina ! Quelle est la part de l’entrepreneur Chalifour dans ce revirement imprévu ? Aurait-il promis une commission à la dame advenant qu’il construise la nouvelle maison d’Ozélina sur ce terrain ? C'est fort possible !  Finalement tout le monde trouvera son compte dans cette transaction et quelques mois plus tard Ozélina fait emménager ses locataires dans la nouvelle maison.

 

Entre-temps,  Lucia et son mari Léonce Vachon se sont trouvé un autre appartement à St-Grégoire dans un des deux blocs[67] appartenant à Charles Lafrance marié à Jeanne Vachon, sœur de Léonce. Ozélina est bien heureuse alors de quitter Limoilou et revenir à St-Grégoire où presque toute la parenté réside. Elle emménage dans l’appartement libéré par sa fille sur la rue du Collège[68].

 

 

LES DERNIERS JOURS D’OZÉLINA

 Les années défilent au gré des mariages qui se succèdent : Germaine se marie en février 1932, Jules et  Rose-Blanche en noces doubles en février 1934.

 

Le 12 mars suivant, une  tragédie frappe à nouveau la famille : René Létourneau, l’époux de Marie-Aimée, se suicide à Taschereau en Abitibi. Veuve avec cinq enfants et vivant déjà dans la misère,  Marie-Aimée se voit contrainte de demander de l’aide à sa mère le temps qu’elle refasse sa vie ce qu’elle fera neuf mois plus tard en se remariant à Jean-Charles Blais de Rouyn-Noranda.

 

Trois ans plus tard, c’est au tour de Cécile, la dernière de ses filles de se marier en juin 1937.  Les  naissances des nombreux petits-enfants ajoutent aussi au bonheur d’Ozélina. Le 4 février 1939, son père Philéas décède à St-Grégoire à l’âge de 88 ans. Il était marié en troisièmes noces à Marie-Léda Bouchard[69] qui lui survit.

 

Dans son désir de respecter un vœu[70] de son défunt mari qui voulait que l’héritage favorise les deux plus jeunes de ses enfants, Ozélina lègue, de son vivant, ses deux blocs à appartements à  Ernest et Léonce. En juillet 1944, Ernest épouse Rita Plourde. Voulant s’assurer une vieillesse sans soucis, Ozélina demande au jeune couple de l’héberger jusqu’à la fin de ses jours. Cette obligation créera un froid entre Ernest et Léonce, Ernest  se sentant défavorisé du fait qu’il devait, en plus, héberger son frère Freddy, revenu des États-Unis. Le dernier mariage auquel elle assistera sera celui de Léonce, le benjamin de la famille, qui épouse Thérèse Boily en 1945. Quelques mois plus tard, le 15 mai 1946, Ozélina décède  à l’âge de 71 ans, entourée des siens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans son testament[71], Ozélina confirme le legs de ses blocs à Léonce et Ernest et fait de Freddy, le seul de ses enfants encore célibataire, le récipiendaire de tout son argent liquide ainsi que de celui provenant des assurances.  Comme il fallait s’y attendre, cette clause testamentaire déplut à certains membres de la famille qui considéraient que «Freddy le radin» en avait eu plus qu’il ne méritait[72] !  L’épopée de Joseph Bouchard et Ozélina Déry se termine ici empreinte autant de passages douloureux  que de moments joyeux dans une vie qui n’aura pas été des plus faciles. Il en est ainsi pour toutes les histoires de famille et il est du devoir des descendants d’en préserver la mémoire car, pour connaître où on va, on doit savoir d’où on vient.

 

Joseph a été :

-  Parrain de son cousin Alfred Berthiaume fils de sa tante Joséphine Danielson le 2 juin 1889 à Notre-Dame-des-Anges de Montauban, Portneuf.

 

-  Parrain de son cousin  Georges Bruneau fils de sa tante Eugénie Danielson le 27 mars 1890 à Notre-Dame-des-Anges de Montauban, Portneuf.

 

-  Témoin au mariage de Théophile Boivin le 23 février 1903  à St-François-de-Sales, Lac-St-Jean.

 

-  Parrain de son petit-fils Roland Vachon le 04 juillet 1920 à St-Grégoire-de-Montmorency.

 

-  Parrain de sa petite-fille Fernande Bouchard, fille d’Odilon, le 15 février 1926, à Pearl Lake, voie ferrée du Lac-St-Jean.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ozélina a été :

-  Marraine de son frère Stanislas-Antonio Déry  le 26 janvier 1892 à St-Grégoire-de-Montmorency.

 

-  Témoin au mariage de Théophile Boivin le 23 février 1903  à St-François-de-Sales, Lac-St-Jean.

 

-  Marraine de son petit-fils Roland Vachon le 04 juillet 1920 à St-Grégoire-de-Montmorency.

 

-  Marraine de sa petite-fille Fernande Bouchard, fille d’Odilon, le 15 février 1926, à Pearl Lake, voie ferrée du Lac-St-Jean.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

LES DESCENDANTS

LUCIA BOUCHARD

 

Joseph Bouchard et Ozélina Déry se sont mariés le 9 novembre 1896 à St-Grégoire-de-Montmorency et c’est au même endroit que leur premier enfant naît le 30 octobre 1897, «le samedi matin à 10 heures» note sa mère dans son carnet. C’est une fille qui sera baptisée le 2 novembre à St-Grégoire sous le prénom de Lucia. Comme c’est la coutume à cette époque pour un premier-né, ce sont les grands-parents qui ont les honneurs d’être parrain et marraine soit Elzéar Bouchard, son grand-père paternel, et Célanire Gosselin, sa grand-mère maternelle, épouse de Philéas Déry.  L’enfance de Lucia se passe à Stadacona sur la voie ferrée du Lac-St-Jean où son père est chef de section pour la compagnie Quebec & Lake St-John Railway.

 

En 1903, lorsque vient le temps pour Lucia de fréquenter l’école, ses parents la placent comme pensionnaire au couvent des Soeurs de la Congrégation-de-Notre-Dame à St-Denis-sur-Richelieu. Sa tante, Marie-Célanire Déry, y est religieuse sous le nom de soeur Ste-Marine[73]. Comme le cortège d’enfants s’allonge à chaque année à Stadacona, Lucia est graduellement rejointe par ses sœurs Marie-Aimée et Béatrice et ses frères Alfred et Odilon qui eux fréquentent le Collège Saint-François-Xavier du même endroit.

 

Le 8 février 1914, Célanire Gosselin, sa marraine et grand-mère maternelle, décède.  Les années passent et il est temps pour Lucia de quitter l’école et aider sa mère dans ses tâches ménagères. Elle apprend rapidement les rudiments de la tenue d’une maison et, lorsque ses parents achètent une maison à appartements à St-Grégoire en 1917, c’est Lucia qu’ils désignent pour y occuper un logement. Cette décision est bien mûrie car elle permet ainsi à Joseph et Ozélina de ramener à St-Grégoire les enfants pensionnaires à St-Denis-sur-Richelieu et ainsi sauver beaucoup d’argent pour leur pension.  C’est Lucia qui s’occupera d’eux pendant quelques années[74] et ce, même après son mariage. Mais n’anticipons pas trop !

 

 

 

 

 

 

 

LE MARIAGE

En 1917, Lucia assiste au mariage de Jeanne Vachon, la sœur de Léonce Vachon qui l’a invitée à l’accompagner à ces noces. Le jeune couple signe le registre en tant que témoins. Leurs fréquentations durent encore deux ans et finissent par conduire à leur mariage célébré le 25 août 1919 en l’église de St-Grégoire-de-Montmorency.

 

Son époux, Léonce Vachon, est né le 31 décembre 1895 à Hébertville au Lac-St-Jean et il est le fils de Moïse Vachon et Léonie Michaud.  Il exerce le métier de plâtrier[75] et ne manque pas de travail car, à cette époque, les murs des maisons sont constitués d’un treillis de lattes de bois sur lequel on applique plusieurs couches de plâtre. Léonce a très bonne réputation et la finition de ses murs est aussi unie et parfaite que nos murs revêtus de «Gyproc»[76].  Plus tard, il sera livreur dans Montmorency pour un magasin général opéré par un Bouchard, sans parenté avec Lucia. Les gens du quartier passent leurs commandes et Léonce livre «les ordres» avec un cheval[77]. Il a aussi travaillé pour son beau-frère, Charles Lafrance marié à sa sœur Jeanne[78].

 

 

LA FAMILLE

Dès l’année suivante, le 2 juillet 1920, Lucia met au monde un premier enfant, Roland, qui ne survivra que quinze jours. Un autre enfant, Paul-Henri, décédera de la même façon le 13 avril 1921. Ce n’est que le 4 juillet 1922 que la descendance du jeune couple s’assure enfin avec la naissance de Léonce Junior. Pendant les quinze années suivantes, Lucia enfantera 10 autres fois mais seulement quatre enfants survivront : Philippe né en 1927, Lionel en 1929, Guy  en 1932 et Paul-André en 1935.

 

 Le 26 mai 1929, dans son appartement au deuxième étage[79] du 508 rue du Collège à  Montmorency, Lucia et sa famille assiste au douloureux départ du paternel : Joseph rend l’âme suite à une sévère pneumonie contactée lors d’un déraillement survenu l’hiver précédent.  La famille est dévastée par cette tragédie.

Sa mère Ozélina quitte Stadacona avec ses enfants dans l’espoir de s’établir à St-Grégoire. Mais voilà, tous les logements sont occupés et elle doit se résigner à s’exiler à Limoilou pendant 2 ans[80], le temps qu’elle fasse construire une autre maison à appartements voisine de celle occupée par Lucia. Finalement, Lucia aménage dans un appartement propriété de son beau-frère Charles Lafrance[81] ce qui libère un logement pour Ozélina.

 

 

Plusieurs années plus tard, c’est au tour de son mari Léonce Vachon de quitter ce bas monde le 19 janvier 1948. L’année suivante, le 26 décembre 1949, Lucia, accompagnée de ses frères Léonce et Ernest et de son fils Philippe, assiste aux funérailles de son oncle Émile Bouchard à St-François-de-Sales au Lac-St-Jean[82]. Sur le retour vers Québec, une tempête de neige s’abat sur eux dans le parc des Laurentides. Ils sont contraints d’attendre plus de 24 heures dans un refuge que la route soit à nouveau dégagée. Selon Léonce[83], le gîte et le couvert étaient assurés par le Ministère des Transports et ils n’ont pas eu à se plaindre !

 

Graduellement les enfants quittent le foyer. Philippe est artisan-plâtrier comme son père et fait le tour de la province à restaurer les églises et construire des écoles[84].  Son frère aîné,   Léonce Junior,  est à l’emploi de la Dominion Textile comme électricien. Il est électrocuté et gravement brûlé aux mains en installant une immense enseigne sur le toit de l’usine. Son compagnon de travail a moins de chance et décède de ses blessures.  Ne pouvant plus travailler manuellement, ses patrons le nomment alors électricien en chef avec maison fournie par la compagnie[85].

 

 

 

 

 

 

 

Lucia s’entend bien avec ses sœurs Cécile et Rose-Blanche et, même mariées, elles habitent toujours à peu de distance les unes des autres dans Montmorency. Si l’une déménage, les autres suivent peu de temps après pour s’en approcher. Toujours serviable, Lucia est celle que l’on appelle quand quelqu’un est malade[86].

 

En 1963, un peu après la célébration des quinze années de mariage de son frère Freddy, Lucia et ses sœurs Cécile et Rose-Blanche procèdent au déménagement de leur tante Mary Bouchard, impotente et sous alimentée dans son logement de la rue Canardière dans Limoilou. Elle accueille Mary chez-elle pendant quelques semaines et lui prête même son lit. Mais la présence d’enfants et de petits-enfants dans la maison déplait à Mary qui a besoin de tranquillité… et qui déteste les enfants ! Ce sera donc Rose-Blanche qui l’accueillera chez-elle et en prendra soin jusqu’à son décès en 1965, Lucia prenant la relève occasionnellement lorsque Rose-Blanche doit s’absenter. Lucia vivra plusieurs années encore et décèdera le 8 septembre 1982 à St-Grégoire-de-Montmorency où elle aura habité presque toute sa vie.

 

 

 

 

 

 

 

Lucia a été :

Marraine de sa sœur Thérèse Bouchard le 6 juillet 1909 à Stadacona.

Marraine de sa sœur Simone Bouchard le 12 juin 1913 à Stadacona.

Marraine de son neveu Maurice Bédard le 24 janvier 1927 à Loretteville.

Marraine de son neveu Robert Brousseau le 14 février 1937 à St-Grégoire.

Marraine de sa nièce Murielle Bouchard le 18 août 1939 à St-Grégoire.

Marraine de sa nièce Suzanne Bédard le 18 février 1935 à St-Grégoire.

 

LES ENFANTS

  1 – Roland  Vachon – Décédé en bas âge.

  2 – Paul-Henri  Vachon – Décédé en bas âge.

  3 – Léonce jr.  Vachon

  4 – Anonyme Vachon – Mort né.

  5 – Roger  Vachon  – Décédé en bas âge.

  6 – Philippe  Vachon

  7 – Jean-Baptiste  Vachon – Décédé. Date inconnue.

  8 – Lionel  Vachon

  9 – Guy  Vachon

10 – Jules  Vachon – Décédé en bas âge.

12 – Muriel-Carmel  Vachon  – Décédée en bas âge.

13 – Paul-André   Vachon

14 – Anonyme Vachon – Mort né. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ALFRED BOUCHARD dit FREDDY

LES PREMIÈRES ANNÉES

Alfred est né le 20 novembre 1898 à Stadacona sur la ligne de chemin de fer du Lac-St-Jean. Son père Joseph est chef de section pour la compagnie Quebec & Lake St-John Railway qui deviendra le Canadien National. Il est baptisé cinq jours plus tard à St-Grégoire- de-Montmorency où vivent les parents de sa mère Ozélina Déry. Ses parrain et marraine sont Philéas Déry, son grand-père maternel, et Marie Bouchard, soeur de son grand-père Elzéar Bouchard qui, lui, vit à Beaudet, à quelques milles de Stadacona. Il a  une sœur, Lucia. Sa petite enfance se déroule paisiblement à Stadacona, à Ste-Catherine et à Beaudet, au gré des déplacements de sa famille.

 

Vers 1904, ayant atteint l'âge de fréquenter l'école, sa mère Ozélina décide qu'Alfred, tout comme Lucia, aura droit à une bonne éducation. C'est donc par le train que les deux enfants prennent la direction de St-Denis-sur-Richelieu où leur tante Marie-Célanire Déry est religieuse sous le nom de soeur Ste-Marine au couvent des Soeurs de la Congrégation de Notre-Dame. Alfred, lui, ira au Collège St-François-Xavier du même endroit. Ils y seront rejoints graduellement par Béatrice, Marie-Aimée et Odilon, leurs autres frères et soeurs[87].  Une carte postale[88] datée du 27 décembre 1911 et adressée à son grand-père Elzéar Bouchard de Beaudet en dit long sur le caractère d’Alfred. Après les vœux de bonne année, il menace de ne plus lui écrire à moins qu’il ne reçoive quelque chose en retour. Il lui suggère de «demander à papa de l’envoyer pour vous, il sera content de vous faire ça !»

 

 

JAMBE SECTIONNÉE

                  

Ses études terminées, Alfred travaille comme commis dans un magasin. Il a 21 ans. Alors qu’il est à mettre des marchandises dans un monte-charge, une fausse manœuvre met l’équipement en marche et Alfred se retrouve avec une jambe sectionnée[89]. Cette terrible épreuve va réorienter sa vie. Son père Joseph est beaucoup respecté par ses patrons. Il  utilise ses contacts et déniche l’emploi idéal pour son fils handicapé : «watchman» dans le «caboose» ou wagon de queue des convois de chemin de fer.  Installé dans la partie supérieure du wagon, son travail consiste à surveiller l’apparition de fumée indiquant que les freins d’un wagon ont pris feu et en avertir le conducteur. Il faut rappeler que ce genre d’événement fâcheux était assez fréquent avec les freins utilisés à cette époque sur les wagons.

 

 

 

 

Mais Alfred n’aime pas ce travail et s’en confie à sa mère[90]. « Avec l’éducation que j’ai, je peux faire autre chose que ça ! ». Celle-ci l’avertit qu’il est hors de question d’en avertir son père Joseph qui en serait très offensé. Alfred décide donc de prendre congé de son travail sous prétexte d'aller visiter son oncle Alfred dit «Freddy» Déry qui demeure à Springfield, Massachusetts, aux États-Unis. Ses parents sont d’accord et lui font venir les passes de train nécessaires à ce voyage.

 

 

 

 SMOKE SHOP À SPRINGFIELD, USA

On est en 1920, au début des «années folles» où tout semble réussir à qui veut bien essayer ! À la suggestion de son oncle,  Alfred n’hésite donc pas à utiliser ses économies pour acheter un «smoke shop[91]», une tabagie, située non loin de là. L’aventure américaine d’Alfred[92], surnommé là-bas Freddy, débute et durera plus de 15 ans. Pendant cette période, il aura même droit à la visite de ses parents, Joseph et Ozélina, qui feront le voyage vers 1924. Ils reviendront «ben découragés» de leur Freddy comme le rapporte son frère Léonce dans son langage imagé : «Il avait 3-4 autos et un paquet de filles autour de lui qui lui coûtaient cher ! Il vivait riche : 5 filles et 5 chars!».

 

 

 

 

 

 

RETOUR AU QUÉBEC

La crise économique des années 30 et le train de vie démesuré de Freddy auront finalement raison de lui. Acculé à la faillite, il fait une requête écrite à sa mère : serait-il possible, après toutes ces années d’exil, de revenir vivre à St-Grégoire ? Ozélina soupèse la question et en réfère à ses enfants, surtout les plus jeunes comme Cécile, Ernest, Jules et Léonce qui n’ont pas connu leur frère et dont le retour risque de leur causer des problèmes. La réponse est positive et Freddy revient au pays vers 1938. Il demeure chez sa mère sur la rue du Collège.

 

 

UN CARACTÈRE DIFFICILE

Comme anticipé par Ozélina, les premiers contacts sont difficiles car son «Freddy» est passablement bourru.  «C’était un bougonneux qui aimait runner tout le monde»  se rappelle Léonce qui ne peut laisser cet «étranger» faire la pluie et le beau temps dans la maison. «Si t'arrêtes pas de bosser ma mère, je vais te l'étamper dans face !». Parait que cet avertissement eut son effet sur le caractère de Freddy… selon Léonce !  Son neveu Jacques Bédard[93] se souvient très bien de lui. « C’était un bon gars mais autoritaire et qui n’aimait pas se faire obstiner. Fallait être poli avec lui et oublier de lui dire bonjour, c’était une insulte ! Il était bon avec les enfants et ne se faisait pas prier pour répondre aux questions.»

 

 

 

ENSEIGNANT

Comme il est parfait bilingue, sa mère l’incite à utiliser ce talent pour enseigner l’anglais et se faire une peu de sous. C’est sa sœur Rose-Blanche qui  lui trouve un local[94] où il reçoit ses clients désireux de parfaire leur apprentissage de cette langue.  Aujourd’hui, le viaduc de l’autoroute 40 passe au-dessus du site de ce local.

 

Un peu plus tard, suite à cette expérience positive,  il est engagé par le Ministère de l’Éducation de l’époque pour enseigner aux enfants de Beaudet sur la voie ferrée du Lac-St-Jean où demeure son oncle Albert, frère de son père.  C’est chez lui qu’il réside, dans la maison derrière la gare de Beaudet. Son école est située en face, de l’autre coté de la voie ferrée, dans l’ancienne maison de Moses Cullen, un ami de la famille Bouchard, ancien chef de section et mentor de son père Joseph.

 

Pendant cette période, il est aussi télégraphiste[95] pour la compagnie de chemin de fer à la gare de Falrie, voisine de celle de Beaudet. C’est ce poste qui lui a peut être permis de faire la rencontre de Joseph Kennedy, le père du futur président John Kennedy, qui lui remettra un fusil en souvenir[96]. Cette arme est  aujourd’hui conservée dans la famille d’Ernest.

 

Au décès de sa mère Ozélina en 1946, elle laisse, par testament,  ses deux maisons à logements à Léonce et Ernest et, à Freddy, le reste de ses biens incluant son argent et ses assurances. Ayant la réputation d’être un peu radin sur les bords, ce legs n’a pas fait que des heureux dans la famille[97] !

 

 

 

RETOUR À MONTMORENCY

Ce travail d’enseignant est bien rémunéré mais l’éloignement lui pèse et il revient à Montmorency. Le 21 juin 1948, il marie Émilia Tremblay, une amie d’enfance, fille d’Arthur et Marie Girard de Montmorency. Le couple s’établit à St-Grégoire dans un appartement situé en face de l’Hôtel de ville. Ce retour à la civilisation a été rendu possible par le fait que Freddy a décroché le poste de secrétaire-trésorier[98] pour la ville de St-Grégoire-de-Montmorency, travail qu’il occupera jusqu’à sa retraite.

 

Son neveu Jacques Bédard se souvient du fameux Chevrolet 1932 de Freddy qui a été un des premiers à avoir une voiture à Montmorency. « On l'entendait venir à un quart de mille, on allait voir dans le châssis et c'était ben lui! Y'étaient trois à Montmorency avec des chars. C'était pas dur à reconnaître. Il a toujours eu des petits chars propres[99]. »

 

Le 21 juin 1963, tous ses frères et sœurs et leurs conjoints se réunissent pour célébrer les 15 ans de mariage de Freddy et Émilia.  Freddy a 65 ans et l’âge de la retraite a sonné.

 

 

Son épouse Émilia décède quelques années plus tard. Les années s’écoulent mais la santé de Freddy décline. Lorsqu’il est retrouvé inconscient dans son appartement, ses sœurs Cécile et Rose-Blanche le convainquent de faire son entrée à l’hôpital St-Augustin de Courville où il pourra recevoir de bons soins et avoir une vieillesse sans soucis, ses économies lui permettant même d’avoir une chambre privée[100].  Freddy est décédé à cet endroit le 15 juin 1987 à l’âge de 88 ans.

 

Alfred Bouchard a été parrain de sa sœur Thérèse Bouchard le 6 juillet 1909 à Stadacona.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LOUISE-AIMÉE BOUCHARD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marie-Louise-Aimée Bouchard est née le 17 novembre 1899 à Stadacona sur la ligne de chemin de fer du Lac-St-Jean. Elle est baptisée le même jour par le révérend Odilon Blanchet de Rivière-à-Pierre.

 

Le parrain est son oncle Émile Bouchard et la marraine, Marie-Louise Filion, sa petite-cousine, fille de sa grand-tante Évelyne Danielson et de Joseph Fillion, tous venus spécialement de Beaudet pour l’occasion.

 

Le parcours terrestre de Marie-Louise-Aimée se limitera à 9 mois et 15 jours car elle décèdera à Stadacona le 1er septembre 1900. Elle a été inhumée à Rivière-à-Pierre.

 

Note :  Dans son carnet, sa mère Ozélina Déry inscrit son nom comme étant « Marie Louise Maimée » avec un M et par deux fois : à son baptême et à son décès.

 

 


MARIE-AIMÉE BOUCHARD

L’ENFANCE

Marie-Aimée Bouchard est née le 28 mai 1901 à St-Grégoire-de-Montmorency[101] mais ses parents demeurent à  Ste-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, comté de Portneuf. Du moins c’est ce que le curé Ruel de St-Grégoire-de-Montmorency a inscrit sur le registre de son baptême célébré le 2 juin suivant.  Son oncle Émerild Déry est son parrain et son épouse Marie Simard, sa marraine.

 

Ses parents sont Joseph Bouchard et Ozélina Déry. Son père est chef de section pour la compagnie de chemin de fer Quebec & Lake-St-John Railway  à Stadacona sur la ligne du Lac-St-Jean. C’est la seule enfant de la famille à ne pas être née à Stadacona, Beaudet ou Montmorency. La famille était-elle vraiment établie dans cette paroisse en 1901 ? Nous ne savons pas. Curieusement, personne de la famille de Joseph et Ozélina n’a  été recensée lors du passage du recenseur à l’été 1901 autant à Stadacona, Beaudet que Ste-Catherine : aucune trace d’eux !

 

Recensée ou non, Marie-Aimée mène une existence des plus normales dans la forêt Laurentienne ! Son frère Alfred et sa sœur Lucia sont les seuls autres enfants de la famille à sa naissance mais beaucoup d’autres s’ajouteront pas la suite.

 

 C’est au couvent de St-Denis-sur-Richelieu qu’elle fera son primaire comme pensionnaire en compagnie de sa sœur Lucia. Elles seront rejointes par Béatrice quelques mois plus tard. Le 5 juin 1910, elle écrit une carte postale[102] à son grand-père Elzéar Bouchard qui demeure à Beaudet, près de Stadacona, sur la ligne de chemin de fer. Elle lui annonce qu’elle fera sa communion solennelle et sera confirmée[103] le dimanche suivant et remercie grand-maman Caroline Dufour, la seconde épouse d’Elzéar, pour «la belle dentelle» qu’elle lui a faite pour son «petit trousseau».

 

LES MARIAGES

Les études terminées, Marie-Aimée trouve époux en la personne de René Létourneau, fils d’Alexandre et Anaïsse Beaulieu originaires de Les Escoumins dans Charlevoix mais résidents de Stadacona. Ils officialisent leur union le 7 janvier 1920 en l’église N.-D. des Neiges du Lac-Édouard sur la ligne de chemin de fer du Lac-St-Jean. 

 

 

Au gré des transferts, le couple se retrouve en Abitibi où naît leur premier enfant, Jeannette, suivie, sur 10 ans, de quatre autres enfants aux baptêmes desquels le curé de l’église St-Paul de Senneterre  indique au registre que les parents sont de la mission de Forget, probablement une section sur la voie ferrée de l’Abitibi.

Au début des années 30, la crise économique frappe partout  au Québec. Pour contrer les effets néfastes du chômage massif des gens, le gouvernement provincial décide d’ouvrir la grande région de l’Abitibi à la colonisation. C’est par trains complets que des centaines de familles miséreuses débarquent sur ce vaste territoire pour essayer d’y retrouver une vie normale. Mais pour beaucoup,  ce ne sera encore que la misère noire ! En était-il ainsi pour René Létourneau, cantonnier de chemin de fer, lorsqu’il décide de retourner contre lui son arme à feu et de s’enlever la vie le 12 mars 1934 à Taschereau  à l’âge de 38 ans ? Le prêtre officiant à son service funèbre en l’église St-Pierre y a vu  plutôt un geste malheureux commis «dans un moment d’aliénation mentale».

 

On croit que c’est à la suite de cette tragédie que sa mère Ozélina a dû délier les cordons de sa bourse pour rapatrier[104] à St-Grégoire Marie-Aimée laissée veuve et démunie avec cinq enfants.  Mais Marie-Aimée avait probablement déjà quelqu’un d’autre en vue car  neuf mois plus tard, le 22 décembre 1934, elle épouse Jean-Charles Blais en la cathédrale St-Michel-Archange de Rouyn-Noranda. Il est le fils d’Auguste Blais et Pomela Chaloux. Odilon Bouchard, le frère de Marie-Aimée, qui est sectionnaire à Vandry en Abitibi, lui sert de témoin.

 

 

 

 

 

UNE VIE DIFFICILE

La vie de Marie-Aimée ne sera jamais facile et, dans les conversations en famille, on déplore, toujours à mots couverts, combien rien n’est aisé pour elle et que la misère semble s’être accrochée à elle comme du chardon. Jacques Bédard[105] se souvient, lors de parties de cartes en famille, d’avoir entendu ses tantes exprimer le désir d’aller la visiter, ce qu’elles feront éventuellement, car on était en panne de nouvelles d’elle ! Et si quelqu’un osait mentionner qu’elle vivait pauvrement, on lui conseillait rapidement de se taire[106].  À croire que son état déshonorait la famille !

 

Robert Brousseau a souvenance qu’elle soit revenue une autre fois à St-Grégoire et qu’on lui avait rapporté qu’elle fumait beaucoup[107]. Quoiqu’il en soit, après le décès de son second mari à une date inconnue, Marie-Aimée a épousé Joseph Léonard et a vécu avec lui à Timmins, Ontario,  où elle a passé le reste de son existence à prendre soin de ses petits-enfants.

 

Elle serait décédée vers 1992 au même endroit[108].

 

Marie-Aimée a été marraine de sa sœur Rose-Blanche le 31 mars 1915 à Stadacona. Elle était absente lors du baptême.

 

LES ENFANTS

 

1 - Jeannette Létourneau[109].

2 - Paul-Émile Létourneau.

3 - Fernand  Létourneau.

4 - Raymond Létourneau.

5 - Marcel  Létourneau[110].

 

On ne lui connaît pas d’autres enfants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BÉATRICE BOUCHARD

Le 20ième siècle est dans sa deuxième année lorsque Béatrice décide qu’il est temps pour elle de venir explorer notre belle planète, la Terre. Mais l’endroit qu’elle choisit pour le faire est, si l’on peut dire, assez éloigné de la civilisation ! En effet, elle naît  le 4 mai 1902 à Beaudet sur la ligne de chemin de fer du Lac-St-Jean où son père Joseph est sectionnaire. Sa mère Ozélina Déry, aidée d’une voisine qui lui sert de sage-femme, met alors au monde son cinquième enfant car Béatrice a été précédée par Lucia, Alfred, Louise-Aimée décédée depuis, et Marie-Aimée.

 

Elle est baptisée le 23 mai 1902 à Beaudet par Odilon Blanchet, le prêtre missionnaire de Rivière-à-Pierre. Sa marraine est  Louise Danielson, sa grand-mère paternelle, et son parrain Joseph Filion, un oncle de son père marié à Évelyne Danielson.

 

 

Dans la famille de sa mère Ozélina Déry, l’éducation est importante et on ne lésine pas sur les moyens pour donner aux enfants un bon départ dans la vie. En 1908, Béatrice va rejoindre la fratrie au Couvent de la Congrégation Notre-Dame à St-Denis-sur-Richelieu où leur tante Marie-Célanire Déry est en communauté sous le nom de soeur Ste-Marine.

 

Le 28 novembre 1910, elle adresse une carte postale[111] à son grand-père Elzéar Bouchard de Beaudet dans laquelle elle lui transmet toute son affection et lui demande de prier pour elle car elle fera sa première communion le 8 décembre suivant. 

 

 

 

 

 

 

 

MARIAGE

Béatrice se marie sur le tard. Elle a 31 ans et la première à le faire à l’extérieur de la région de Québec. Ses études terminées, on croit qu’elle a choisi de s’exiler dans la Métropole pour y travailler. Cette décision fut sans doute rendue plus facile par le fait que sa tante Léontine Déry mariée à Philippe Ouellet habite déjà dans  la paroisse  St-François-d'Assise-de-Longue-Pointe[112], près du port de  Montréal.

 

Le 5 juillet 1933, elle unit sa destinée à Louis-Armand Blanchard en l’église Ste-Cunégonde de Montréal. Fait étrange, aucune parenté de l’époux comme de l’épouse ne semble assister à leur mariage et c’est un dénommé Gérard Bonneau qui sert de